Yaoundé: Les responsables publics et de la société civile discutent des questions liées à l’eau et au développement dans un pays menacé par le changement climatique

Ida Sophie Winter

Dans son allocution lors de la cérémonie d’ouverture de la conférence sur la gestion de l’eau tenue du 26 au 27 novembre à Yaoundé et organisée en partenariat avec l’Organisation de la coopération islamique et le Programme des Nations Unies pour le développement, la Secrétaire générale du Ministère camerounais de l’Emploi et de la formation professionnelle, Jeanne Aimée Ekotto, a donné au débat un ton de défi.

« Les réunions, c’est bien, les formations c’est bien, » a dit Ekotto. « Mais l’emploi, l’éducation et la santé sont essentiels ».

Jeanne Aimée Ekotto a vu dans les principaux objectifs de la conférence des résultats tangibles en matière de développement humain. Elle a fixé la gestion de l’eau comme une question de développement humain, disant qu’elle peut bénéficier directement aux populations marginalisées du Cameroun. L’accent mis sur l’environnement doit faire partie de cette gestion en raison des effets désastreux du changement climatique sur la population du Cameroun.

Dans le cadre de cette conférence, l’Etat et ses partenaires visaient à établir un lien entre la viabilité de l’environnement et le développement humain, mais aussi à résoudre une autre question considérée par certains comme l’obstacle le plus urgent au travail de développement au Cameroun : l’absence de communication entre le secteur public et les organisations de la société civile, entraîne en effet une insuffisance du financement public des projets de développement.

Ce financement devient plus crucial chaque année au Cameroun : malgré un PIB national de 32,55 milliards de dollars en 2014 (la Banque mondiale a classé le Cameroun 98e sur 194 pays en termes de PIB cette année), près de 40% des Camerounais vivent dans la pauvreté. En 2006, 19,3%% des enfants souffraient d’insuffisance pondérale. Les taux de mortalité infantile ont augmenté au cours des deux dernières décennies. L’accès limité à l’eau potable touche 26% de la population et augmente le risque de maladies d’origine hydrique comme le choléra. En raison de ces facteurs, l’espérance de vie moyenne au Cameroun est de 55 ans.

Chaque région est confrontée à des défis différents, dont beaucoup sont exacerbés par le changement climatique. Dans la région côtière de Bakassi à l’ouest du pays, les habitants manquent d’électricité et ont un accès limité à l’eau potable et aux soins de santé. Dans le sud, les maladies à transmission hydrique se propagent à cause des pluies incessantes et des inondations.

A Garoua, dans le nord du pays, les habitants doivent gérer étroitement l’utilisation de l’eau ou faire face à des pénuries imminentes car les températures moyennes augmentent et les précipitations annuelles diminuent. Sans intervention, ces effets climatiques vont probablement s’aggraver avec le temps, en asséchant les cours d’eau et les lacs qui sont importants pour les moyens de subsistance et en accroissant la désertification des terres. Avec la salinisation et l’insuffisance de l’approvisionnement en eau, le changement climatique menace aussi l’agriculture, l’une des sources de revenus les plus importantes du pays, un secteur dont dépend la survie de 70 à 75% de la population.

Les représentants du secteur public et de la société civile ont établi des contacts mutuels autour de ces questions tout au long de la conférence. Ils ont d’abord été formés ensemble à faciliter le développement participatif au niveau local sous la supervision du Dr Yossef Ben-Meir, président de la Fondation américano-marocaine du Haut Atlas. Grâce à cette formation, les participants ont appris à aider les communautés à améliorer leurs conditions de vie par le développement durable. Ils ont ensuite partagé leurs expériences en matière de durabilité environnementale et de développement humain.

Jean Jacques Kamsu Tchuente est conseiller en eau et assainissement auprès de Plan International, une ONG axée sur le fardeau de la collecte de l’eau auquel sont confrontées les femmes et les filles à cause de l’insuffisance des infrastructures. Le processus de collecte de l’eau peut parfois prendre plusieurs heures par jour, a-t-il expliqué, et réduit les chances d’accéder à l’éducation et à l’école faute de temps et d’énergie. Il a également indiqué que de nombreux réservoirs à Yaoundé ne sont pas fonctionnels, ce qui fait que la boue se mélange à l’eau de boisson.

Sylvie Ndongo, ingénieur en hydraulique auprès du Ministère de l’Agriculture et du développement rural, a fait remarquer que de nombreuses femmes et filles sont analphabètes et ont de faibles compétences en mathématiques, ce qui freine leur capacité à exercer un travail plus qualifié.

Kilian Asongwe, chef du service de l’aménagement des pâturages et de l’hydraulique pastorale au Ministère de l’Elevage, des pêches et des industries animales, a indiqué que les éleveurs du Nigeria se déplacent au Cameroun en raison de la menace d’un groupe terroriste Boko Haram, ce qui accroît les tensions sur l’approvisionnement en eau potable et les terres agricoles qui sont déjà limités.

Alain Temegne Seutchieu, ingénieur auprès du Ministère de l’Economie, de la planification et du développement régional, a présenté des informations sur les conflits agricoles entre des centaines de personnes à l’ouest du pays, concernant la culture du riz qui exige beaucoup d’eau surtout vers la fin de la saison sèche lorsqu’il y a des pénuries d’eau.

Patrick Mounou Meck, du ministère de la Recherche scientifique et de l’innovation, a discuté de la question de la communication entre les pouvoirs publics et les ONG, signalant que puisque de nombreuses associations travaillent sur les mêmes questions de développement, l’Etat pourrait diriger plus efficacement les ressources de ces associations s’il était mieux informé de leurs activités.

Plusieurs participants ont dit qu’en raison de cette ignorance et du suivi biaisé ou inexistant des projets au niveau local, l’Etat ne finance pas suffisamment le développement rural.

Selon certains, cette question fait partie d’un problème de développement beaucoup plus vaste au Cameroun, à savoir un manque de communication entre le gouvernement et la société civile et les efforts peu soutenus en matière de développement durable.

Le gouvernement camerounais a pris des mesures pour promouvoir le développement respectueux de l’environnement. En 1996, il a élaboré le Plan national de gestion de l’environnement, une stratégie qui décrit la poursuite du développement durable à travers une série de mesures, notamment la mise en œuvre de programmes de formation, la diffusion des méthodes de développement et l’échange d’informations, des thèmes mis en évidence tout au long de la conférence.

Selon une évaluation du Programme de gestion de l’énergie nucléaire menée en 2002 par l’Institut international pour le développement durable de 2002, la coordination des activités entre les acteurs de la société civile est cependant un « enjeu capital » du développement durable, de même que la méfiance du gouvernement à l’égard des contributions législatives extérieures au gouvernement. L’évaluation a montré que ces facteurs sont en grande partie responsables de l’exclusion de la société civile de la surveillance des projets et de l’élaboration des politiques. D’après une étude réalisée en 2011 par l’Organisation pour la coopération économique et le développement et la Banque africaine de développement, l’Etat manque de programmes publics sectoriels, d’action régulière axée sur le changement climatique et d’un système pour recueillir des informations de projet.

L’une des raisons du prétendu manque d’attention soutenue aux questions climatiques de la part des pouvoirs publics peut être une inquiétude profonde des pouvoirs publics à l’égard d’autres préoccupations apparemment plus immédiates. L’OCDE et la BAD notent que le gouvernement du Cameroun manifeste un plus grand intérêt pour la création d’emplois et la lutte contre la pauvreté que pour les effets liés au changement climatique. Ils indiquent que le changement climatique « n’est pas une priorité » et « il est peu probable qu’il le devienne dans un avenir proche » à cause du manque de sensibilisation dans tout le pays et de l’absence de capacités ministérielles pour mettre en œuvre des programmes sur le climat.

Ils ajoutent que les projets axés sur le développement et le changement climatique ont donc été en grande partie l’objet du travail de la société civile, qui, selon l’évaluation du Programme de gestion de l’énergie nucléaire, a des problèmes car les ONG nationales sont peu influentes par manque d’organisation, d’expérience et de ressources humaines et financières. En outre, les ONG internationales ont tendance à mettre en œuvre des programmes en fonction de leurs priorités décidées à l’extérieur du pays plutôt qu’en se basant sur la connaissance des communautés locales et de leurs besoins.

Lors de la conférence, les participants ont commencé à formuler des solutions aux problèmes de développement et à promouvoir la communication par des contacts intersectoriels. Ils ont également appris à animer des réunions communautaires au niveau local, pour permettre au développement communautaire de se propager dans les zones urbaines et rurales du Cameroun.

La conférence a mis en relief l’intérêt du gouvernement national pour le renforcement de sa propre capacité de développement, ainsi que sa volonté de collaborer avec la société civile pour se consacrer aux questions de climat et de développement. Il n’est toutefois pas possible de préciser quel sera l’impact de cet intérêt des pouvoirs publics sur les Camerounais marginalisés.

Pour le moment, cependant, le gouvernement du Cameroun peut peut-être faire jaillir des solutions aux problèmes liés au changement climatique et aux questions sociales en mettant l’accent sur la préservation de l’environnement à travers le prisme du développement humain.

Ida Sophie Winter est étudiante à l’Université du Missouri. Elle a séjourné au Maroc de 2014 à 2015 en tant que boursière de Critical Languages and Boren.. Durant l’automne 2015, elle a travaillé avec la Fondation du Haut Atlas comme chef de projet et a rédigé des articles sur le développement.


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