Le développement humain sous le Printemps arabe: Les implications de la décentralisation pour les gouvernements nationaux dans le contexte du développement humain
Le Printemps arabe marque le début d’une époque à grand potentiel pour relever le principal défi auquel sont confrontés actuellement les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord : faire avancer le développement humain à un rythme et un niveau d’efficacité inédits. La réalisation de cet objectif au niveau de la majorité des populations touchées aurait des retombées sociales et politiques qui pourraient traiter efficacement aux causes profondes des révoltes populaires elles-mêmes.
Le moteur du développement humain durable réside dans l’identification, la planification et l’exécution par les communautés locales de projets socio-économiques et environnementaux pertinents. Pour cela, il est crucial que les gouvernements de la région catalysent et de favorisent ces processus locaux de deux façons, à savoir : (1) la décentralisation du pouvoir et des capacités et la création des structures administratives nécessaires pour promouvoir le développement local et (2) le soutien de la formation expérientielle à la facilitation de la planification participative pour les membres des communautés, des organisations civiles et du gouvernement et l’exécution de projets choisis par les communautés. Dans ce sens, le Maroc a créé un certain nombre de cadres nationaux essentiels pour promouvoir un tel développement, mais leur mise en œuvre reste insuffisante en raison d’un manque de financement, de formation efficace et d’application des méthodes qui favorisent le dialogue communautaire et la planification démocratique des projets de développement.
Cet essai formule des recommandations programmatiques et administratives pour le renforcement efficace des capacités civiles, gouvernementales et privées en vue de mettre en œuvre le développement humain dirigé par les communautés locales. Ces recommandations sont basées sur notre expérience au Maroc et au-delà. L’essai établit le lien entre un modèle de développement humain enraciné dans la décentralisation et des situations aux implications régionales importantes : l’Irak, la Palestine et le Sahara occidental (marocain). Le développement humain est examiné dans le contexte du libre-échange, en portant une attention particulière aux zones rurales, où se concentre essentiellement la pauvreté.
Introduction
Le présent essai soutient que pour favoriser durablement la prospérité partagée, le développement humain et la stabilité politique, en particulier à l’ère du printemps arabe, les pays devraient décentraliser à des sous-niveaux nationaux les ressources nécessaires pour catalyser et mettre en œuvre le développement communautaire. Il suggère en outre que le Royaume du Maroc, depuis l’accession de SM le Roi Mohammed VI en 1999, a intégré les principes de la gestion décentralisée et du développement humain dans ses stratégies, ses chartes et ses programmes nationaux et locaux. De plus en plus, le Maroc est proposé comme un modèle de progrès à l’ère du Printemps arabe compte tenud de ses opportunités, de sa stabilité et de sa diversité culturelle, l’adoption du modèle marocain étant considérée comme pouvant inspirer d’autres résultats générateurs de transformations pour la région[1]. En parallèle, des défis internes extrêmement difficilesqui pourraient nuire à l’avenir du Maroc : la pauvreté rurale, le désespoir de la jeunesse, la disparité économique sévère et l’exploitation non-équitable à large échelle de la main-d’œuvre.
Si le Maroc pouvait effectivement mettre en œuvre le développement participatif grâce à des systèmes administratifs décentralisés à travers la population, le modèle pourrait alors être reproduit et adapté pour ouvrir la voie aux populations des autres pays du Printemps arabe vers l’avenir sociopolitique qu’ils recherchent. Le Maroc pourrait éclairer et guider la région par son initiative, et son exemple, d’un développement communautaire démocratique, ou des mouvements civils « bottom-up» — qui, avec le soutien du gouvernement, œuvrent à améliorer les conditions de vie dans les communautés et les provinces, ainsi qu’au niveau national. Les expériences et les leçons de développement du Maroc sont, par conséquent, informatives et pertinentes aux niveaux régional et mondial.
Cet essai examine les implications de la décentralisation pour les gouvernements nationaux dans le contexte du développement humain. Il examine également les programmes sociaux et les organismes marocains spécifiques et formule des recommandations pour la réalisation de résultats meilleurs, recommandations essentielles pour faire progresser le développement communautaire. L’essai présente les origines, les idées et les approches pré et post-Seconde Guerre mondiale en matière de développement, pouvant éclairer les stratégies actuelles adoptées par les pays du Printemps arabe, soit directement, soit par l’engagement de la communauté internationale. Des exemples sont tirés de l’expérience des agences américaines. Nous ferons aussi le lien entre la décentralisation et la résolution des conflits, à l’égard spécifique de l’Irak, de la Palestine et du Sahara occidental (marocain). Etant donné la grande préoccupation que présente la pauvreté rurale dans ces régions, l’essai analyse les conditions et les stratégies dans le contexte du développement rural marocain, dont l’importance est agrandi dû au grand potentiel et à la menace du libre-échange, notamment avec le États-Unis et, à large échelle, entre les économies les plus et les moins développées.
Le développement décentralisé et les gouvernements nationaux
Le Printemps arabe a créé un sentiment d’urgence accru pour les gouvernements du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord de promouvoir un développement qui fait participer directement la majorité de la population. La très forte demande de changement par les populations, qui étaient prêtes à en payer le prix tragique, a entraîné des transformations. En répondant à cette demande de croissance et de justice réelles, les gouvernements ont aujourd’hui la possibilité d’acquérir une plus grande stabilité en augmentant l’autonomie administrative (communale, publique, civile et commerciale) des intérêts sous-nationaux. En pratique, cela signifie que les populations locales bénéficient de l’espace politique et social ainsi que du soutien financier nécessaires pour créer et mettre en œuvre des projets de développement répondant à leurs besoins humains spécifiques et qu’elles dirigent elles-mêmes, en tant que bénéficiaires. Les systèmes décentralisés entraînent ainsi une prise de décision localisée (à travers différentes modalités d’organisation, tel que discuté ci-après) et l’utilisation des capacités locales (financières, opérationnelles et techniques) pour créer des projets de développement.
Cette section prend en considération les conditions politiques et économiques contemporaines auxquelles sont confrontés les gouvernements nationaux au Maroc et en Irak en particulier. En outre, elle cherche à démontrer que le développement humain durable implique nécessairement la décentralisation du pouvoir par les gouvernements en faveur de la planification et de la gestion locales. Pour résumer, un sens populaire de contrôle sur les affaires de développement locales et personnelles qui améliorent la vie, obtenu par le biais d’un processus participatif qui reflète les mœurs et les traditions locales, se traduit directement par la nature et la longévité de l’ordre politique.
La stabilité sociale et politique relative du Maroc au cours de cette période tumultueuse est largement due à la promotion précoce et constante du développement humain par le Roi Mohammed VI, notamment à partir de 2008 et à son engagement à décentraliser le gouvernement, désormais consacré dans l’Article I de la nouvelle constitution marocaine de 2011. L’expérience marocaine montre donc que les dirigeants nationaux acquièrent la confiance du public quand ils font preuve d’une volonté soutenue de faire progresser le développement humain[2]. Feu l’ambassadeur américain Richard C. Holbrooke (ancien directeur du Corps de la Paix au Maroc dans les années 1970) considérait que la diplomatie publique est efficace et réussie par le biais de partenariats pour le développement humain de par le monde entier,[3] une opinion étayée par des études menées après 2003.[4]
Cependant, la vision correcte du développement (où le Maroc a réalisé des avancées considérables) et sa mise en œuvre réussie (domaine où le Maroc a malheureusement encore du chemin à faire) sont toutes deux nécessaires pour atteindre la stabilité sociopolitique à long terme dans les pays du printemps arabe. Au Maroc et ailleurs, les communautés locales dans toutes les municipalités se doivent de travailler ensemble pour identifier et mettre en œuvre les projets dont ils ont le plus besoin. Cet objectif ne se réalisera qu’en présence de trois facteurs : les structures et programmes administratifs, l’investissement local et la volonté politique nationale.
Les gouvernements — celui de l’Irak par exemple — peuvent se montrer réticents à décentraliser, par crainte d’entraîner des mouvements de sécession et de devenir une cause de conflit. Pourtant, c’est souvent justement ce manque d’autonomisation en matière de prise de décision aux niveaux local et provincial qui intensifie la résistance politique, la tension, le conflit sectaire et la violence.[5] Si la décentralisation peut donner aux politiciens et aux bureaucrates nationaux l’impression d’être dépolitisés et moins influents, le niveau central reste néanmoins vital dans ses domaines de compétence, comme la politique macroéconomique, la politique étrangère l’appareil judiciaire et sécuritaire et les objectifs de développement qui encouragent lles performances et les équilibres interrégionaux.
La poursuite de la centralisation peut également aider à éviter, et à contrer, les embûches de la décentralisation mal mise en œuvre, comme une protection sociale réduite et une stratification sociale et géographique accrue.[6] Par conséquent, les gouvernements nationaux doivent envisager de manière positive la décentralisation pour le développement, comme une stratégie à court et à long-terme qui répond aux besoins réels de la population tout en faisant progresser l’intégration sociale, l’unité nationale[7] et le développement d‘une autonomisation politique territoriale — toutes conditions nécessaires à la longévité gouvernementale.
Les troubles sectaires et l’insurrection belliqueuse de l’Irak actuel seraient-ils moins graves, voire absents, si le pays avait adopté le fédéralisme (un système décentralisé formalisé) en 2006 ou avant[8] ou entrepris la reconstruction décentralisée à la suite de l’invasion américaine ? Aussi irréalisable qu’elle ne semble à l’heure actuelle, la décentralisation du pouvoir aux niveaux sous-provinciaux, au plus près possible des populations, semble le seul moyen viable pour les Irakiens d’avoir plus l’impression de maîtriser leur vie et d’avoir même une chance limitée de vivre cette interaction face à face entre sunnites et chiites qui peut dans les faits développer les processus localisés de reconnaissance mutuelle, de paix et dle développement partagé.
Le fédéralisme décentralisé répartit l’élaboration des politiques et le pouvoir de gestion entre le gouvernement central et les niveaux régionaux autonomes. Forme d’autonomie légitime dans un contexte global de souveraineté nationale (similaire à la solution proposée par le Maroc pour le Sahara occidental), elle pourrait avoir comme effet d’attiser la violence et les conflits entres chiites et sunnites.[9] Un arrangement administratif pareil semble être plus que jamais le moyen le plus viable de parvenir à la stabilité et à l’unité à long terme en Irak.
Les efforts de reconstruction de l’Irak menés par les USA auraient pu faire avancer dès le départ la réconciliation sectaire durable en intégrant des méthodes communautaires dans le processus de renforcement des capacités administratives locales et les projets de développement. Il existe des approches participatives éprouvées englobant des mesures de restauration de la confiance qui ont déjà poussé des factions en conflit ailleurs à la coopération conjointe dans la planification de projets.[10]
En outre, dans une perspective du développement humain, il est inexplicable que la gestion de la reconstruction ait été sous-traitée sans les Irakiens, à des entreprises et organismes américains, notamment l’armée. La possibilité de faire passer des dizaines de milliards de dollars d’aide américaine pour gérer la reconstruction de l’Irak par des organismes américains semble avoir été une trop grande tentation. Les agences internationales de développement reconnaissent également trop souvent l’hypothèse vouée à l’échec que plus ils contrôlent la gestion d’un projet, plus sa mise en œuvre sera efficace (en termes de coût et de calendrier). Au vu de la reconstruction entreprise après la première guerre du Golfe, les Nations Unies ont conclu que les Irakiens étaient capables de gérer des projets sans l’aide sur place des entrepreneurs étrangers.[11] Par conséquent, sans l’appropriation par les Irakiens, de trop nombreux projets sont restés inachevés ou ont été sabotés.[12] Le principe bien-établi, accepté en 2006 en Irak, selon lequel que les gens ne détruisent pas les projets qu’ils contrôlent et dont ils bénéficient, a été appris (à nouveau) de façon tragique : 318 travailleurs américains de la reconstruction ont perdu la vie au cours de la guerre.[13]
La reconstruction menée par des étrangers a tendance à servir les intérêts étrangers, à être humiliante pour le peuple hôte et peut entraîner une perte énorme de potentiel et de ressources. La somme accablante de 60 milliards de dollars ayant été dépensée par les Etats-Unis pour la reconstruction en Irak, et compte tenu des coûts nettement moindres des projets de développement humain réussis au Maroc, le fait qu’aujourd’hui tous les Irakiens ne bénéficient pas directement des projets de reconstruction mené par les USA est encore un autre travestissement de la guerre. Si ce montant avait été consacré à des projets communautaires, dirigés par les bénéficiaires locaux à toutes les phases du projet et évitant les coûts de sécurité des équipes américaines, le développement social bottom-up et les partenariats multisectoriels accompagnants aurait alors créé de facto un système administratif décentralisé.
Dans une évaluation réalisée par l’auteur, une municipalité marocaine (ou commune, comprenant généralement entre 10 000 et 20 000 personnes) vit l’expérience transformative du développement (projets durables dans les domaines de l’agriculture, de l’eau propre, de la génération de revenus, ainsi que de la santé, de l’éducation et de la gestion des ressources naturelles) grâce à un investissement de 3 millions de dollars. Par conséquent, avec ses 729 communes rurales, le Maroc devrait théoriquement réaliser une renaissance socio-économique et environnementale en milieu rural, par le biais d’une planification démocratique participative, à un coût de 2 milliards de dollars. (Le Maroc et l’Irak possèdent chacun environ la même population nationale, avec 10% de plus de population urbaine en Irak.) Le développement participatif engendré par les systèmes décentralisés permet de faire des économies grâce à l’utilisation des ressources et du savoir-faire locaux, et de la main d’œuvre en nature fournie par les bénéficiaires, ainsi que de des coûts administratifs réduits, les projets étant maintenus par la communauté.
Qu’est-ce qu’un projet de développement humain ?
En substance, pour QUE des projets de développement humain comme ceux spécifiés ci-après soient durables en termes financiers, techniques, sociaux et environnementaux, ils doivent utiliser des méthodes qui encouragent et organisent la participation de la population, à savoir les bénéficiaires visés. Des évaluations de ces projets menées pendant plusieurs décennies par la Banque mondiale, l’USAID, l’ONU et d’autres nombreuses organisations montrent largement que l’engagement actif des bénéficiaires des projets autant qu’un financement adéquat est essentiel pour assurer la viabilité des projets.[14] Après plusieurs décennies vers la légitimité, l’approche participative bénéficie depuis les années 90 de l’acceptation générale à l’avant-garde des pratiques du développement humain.
La prémisse participative veut que le calendrier des réunions, de la mise en œuvre du projet et de l’ensemble du processus de développement repose sur les personnes-agissant en communautés- qui identifient des problèmes, trouvent et mettent en œuvre des solutions et bénéficient ainsi des initiatives créées. Lorsque les communautés locales mènent leur propre enquête, analyse et mise en œuvre de projets, leurs connaissances (bâti pendant le processus de génération de données et de partage de l’information) sont directement pertinentes.
L’approche participative s’est développée et élargie pour comprendre des centaines de « familles» de méthodes de conduite de dialogues de groupe sur les besoins communautaires et de collecte de données pour identifier et réaliser les objectifs de développement de projets. Pour faciliter le processus de planification inclusif, l’approche applique des supports visuels, donc généralement accessibles, de planification axés autour de projets répondant aux objectifs socio-économiques et environnementaux locaux hautement prioritaires. Les méthodes spécifiques d’analyse comprennent la cartographie, où les communautés locales analysent le bien-être des foyers, les risques, les actifs et les lacunes communautaires. Des schémas permettent d’identifier les principales institutions de développement, les activités saisonnières, les chronologies historiques et les causes profondes des problèmes. En utilisant une méthodologie fondée sur le visuel, les membres de la communauté améliorent leur capacité à déterminer et à évaluer les solutions aux problèmes, à élaborer et à présenter des plans d’action, à établir les liens entre les fonds disponibles et les priorités, à gérer les projets et à plaider en faveur d’initiatives locales réussies pour leur reproduction à plus grande échelle.
L’approche de planification communautaire participative a été appliquée avec succès dans une grande variété de situations. Les projets cités ci-dessous ont tous émergé de l’évaluation par les groupes de leurs propres besoins.
Dans les zones rurales, des améliorations ont eu lieu au niveau des systèmes agricoles,[15] de la production alimentaire,[16] de la gestion des ressources naturelles,[17] des coopératives,[18] de l’utilisation des terres,[19] de la lutte antiparasitaire,[20] de l’assainissement[21] et de la gestion des aires protégées.[22]
De même, dans le domaine des affaires et des services publics, des améliorations ont été constatées dans la gestion des affaires et la production, les projets d’infrastructure, la réduction de la pauvreté et le développement économique, les développements technologiques, notamment l’utilisation des logiciels, la planification architecturale, le contrôle des services de police et des écoles par la communauté, la création et la fourniture de services et le traitement des déchets. [23]
En ce qui concerne les services de santé, des améliorations sont visibles en termes d’accès et d’autonomisation des personnes handicapées,[24] de lutte contre les maladies (éducation sanitaire),[25] de santé sexuelle et reproductive,[26] de santé publique et de nutrition.[27]
En pédagogie, il est apparu que cette méthodologie peut aider au développement de l’éducation formelle et informelle,[28] à l’apprentissage expérientielle et à la communication,[29] à l’éducation des adultes[30] et, sur les campus universitaires, à augmenter la participation des étudiants dans les décisions académiques[31] et les partenariats entre l’université et la communauté,[32] à l’autonomisation des femmes et des jeunes[33] et à surmonter les préjugés raciaux et autres formes de discrimination.[34]
La méthodologie de planification participative améliore la gestion des catastrophes, notamment les situations de crise comme la guerre et la sécheresse,[35] ainsi que le maintien de la paix,[36] la gestion des populations déplacées,[37] les secours d’urgence dans les situations de conflit[38] et le travail des organisations d’aide sociale.[39]
Enfin, elle est citée comme un facteur crucial dans l’amélioration du développement organisationnel;[40] la construction de la société civile;[41] la gestion des ressources humaines;[42] l’évaluation des projets et des programmes;[43] les pratiques de gestion[44] et l’élaboration, la reforme et le plaidoyer des politiques.[45]
Le développement humain à travers les décennies ; des leçons pour le Printemps arabe
Cette section examine les débuts de la théorie et de la pratique du développement social, depuis avant la-Seconde Guerre mondiale jusqu’au contexte mondialisé d’aujourd’hui. Ces thèmes et expériences de développement fournissent la perspective de l’assertion selon laquelle les communautés des pays du Printemps arabe sont capables de surmonter les défis spécifiques comme celui de la pauvreté rurale et ceux associés au libre-échange. En outre, les Etats arabes qui n’ont pas connu les bouleversements provoqués par le Printemps arabe pourraient éviter à leur tour ces révolutions en adoptant ces méthodes et stratégies de développement.
De l’avant-guerre aux années 50
L’analyse de la relation entre la participation populaire et le développement social a été entreprise depuis l’époque des Grecs de l’Antiquité. Cependant, ce n’est qu’au 19e siècle que la participation (alors définie comme « la participation civile à la vie politique[46]») est venue à être considérée comme une condition préalable pour surmonter les inégalités sociales. Des initiatives communautaires locales ont été entreprises à la fin du 19e, généralement pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers urbains pauvres, inspirées par l’héritage intellectuel d’Alexis de Tocqueville (1805-1859). La phase moderne de développement communautaire a émergé dans les années 60 aux Etats-Unis.
Au lendemain des deux guerres mondiales, les politiques de développement ont mis l’accent sur la croissance économique et la reconstruction, ainsi que, dans une moindre mesure, le développement humain. Entre 1948 et 1952, plus de 13 milliards de dollars d’aide économique étrangère américaine ont été fournies par le plan Marshall dans divers pays pour soutenir la reconstruction des infrastructures, l’aide alimentaire, la formation en gestion, le renforcement des institutions et l’amélioration de la production agricole. Le succès du plan Marshall a mené les Etats-Unis à aider davantage de pays en développement à travers le monde, un processus qui, initialement, a eu lieu dans le cadre de la loi de 1949 pour le développement international (connu également comme le Four Point Program ou Programme en quatre points). Extraits du discours inaugural du président Truman en 1949, les objectifs du programme des quatre points se résument comme suit : (1) le soutien aux décisions des Nations Unies ; (2) la revitalisation de l’économie mondiale ; (3) « le renforcement des peuples aimant la liberté à travers le monde contre les maux de l’agression » ; et (4) la modernisation et l’investissement de capitaux. Les pays européens frontaliers du bloc communiste ont reçu 63% de l’aide militaire et 54% de l’aide au développement.[47] Durant les années 50, des programmes américains d’aide bilatérale en Afrique ont été conçus pour aider les infrastructures de construction, promouvoir la croissance, assurer la stabilité des gouvernements favorables aux Etats-Unis et aider les entreprises américaines à accéder à leurs marchés et ressources.
Pendant les années 50, les économistes pro-modernisation du courant dominant , qui mettaient l’accent sur le capital, la technologie, le travail, le revenu, l’importation/exportation et l’urbanisation pour atteindre la croissance, se méfiaient de ce qu’ils considéraient comme le travail de développement «populiste» des travailleurs sociaux et des militants de terrain. Pour eux, les masses manquaient de compétences et de clairvoyance pour planifier pour l’avenir et considéraient que le processus pourrait susciter l’instabilité politique.[48] Ainsi, le développement humain est apparu en tant que concept en réponse à la créativité des communautés locales et des groupes marginalisés, à$ leurs valeurs, leurs expressions identitaire et leurs besoins.[49] Il est logique que les communautés locales soient celles qui connaissent le mieux les conditions locales, car ils vivent avec eux et sont ainsi bien placées pour gérer et surveiller durablement les activités de développement. Avec l’évolution de la planification démocratique du développement local, les populations se sentent affirmées, un sentiment public qui serait particulièrement politiquement et socialement stabilisant dans le contexte du Printemps arabe.
Les années 60 : La perspective du peuple et sa satisfaction
Pendant les années 60 (que certains appellent « la première décennie du développement[50] », les initiatives de développement ont commencé à refléter le point de vue selon lequel le développement social général (et pas seulement le capital, la technologie, le travail et le revenu) est essentiel pour réduire la pauvreté.[51] Son expression historique majeure est le United States Foreign Service Act (1961), adoptée sous le président Kennedy. Elle a marqué la tentative des Etats-Unis de détacher l’aide au développement du contexte de l’armée américaine, de la politique et des intérêts économiques. En outre, la loi de 1961 a créé l’Agence américaine pour le développement international (USAID) ainsi que le Corps de la Paix.
En ce qui concerne le Corps de la Paix aujourd’hui, si les affectations typiques de volontaires pour une période de deux ans risquent d’être rédhibitoires dans de nombreux pays du Printemps arabe, le nouveau programme programme proposé, Peace Corps Response, dont les missions sont plus courtes et spécialisées, est peut-être plus adapté à la région dans les circonstances actuelles. Dans ce nouveau cadre, des volontaires d’urgence devraient êtrre proposés à des universités des pays du Printemps arabe, d’autant plus qu’un tel contact peut constituer une excellente porte d’entrée à des possibilités de développement humain pour les étudiants dans leur engagement avec les communautés locales. L’université Hassan II représente la première expérience réussie au Maroc dans l’intégration de volontaires d’urgence de cette manière. Actuellement, le nombre de projets de volontaires du Corps de la Paix est nécessairement réduit en raison du financement extrêmement modeste auquel les volontaires ont accès (parfois moins de 500 dollars par volontaire par an, provenant du Programme d’aide aux projets de petite envergure de l’USAID). En plus, les volontaires font partie d’une agence gouvernementale, ce qui impose des limites au montant de fonds qu’ils peuvent recueillir pour des projets communautaires locaux. En considérant, par exemple, que le coût d’un système d’eau potable pour un village peut varier entre 5.000 $ et 25.000 $, un volontaire devrait plus idéalement recevoir une allocation annuelle de développement de projet de 5.000 $ pour réaliser un impact majeur sur le développement humain local. Conjuguéà la formation des volontaires à la facilitation de la planification participative, cela ferait du Corps de la Paix l’agence de développement international la plus immédiatement productive et rentable des Etats-Unis (et probablement de tous les pays). L’adoption de cette approche, conjuguée à la vision de Kennedy d’élargir l’agence à 100.000 volontaires, permettrait au Corps de la Paix d’atteindre son potentiel global latent de faire progresser le développement populaire.
Les années 70 et la promotion du développement rural autosuffisant
Le développement humain s’est aligné sur les perspectives des années 70 des chercheurs et des populations des pays en développement qui considèrent le modèle de modernisation trop axé sur la consommation et estimaient qu’il ne tenait pas compte ni de leur réalité sociale et ne se déroule pas de manière universelle.[52]Selon ce point de vue d’un système mondial ou de dépendance internationale, l’exportation par les pays en développement de leurs matières premières et produits agricoles excédentaires conduit à un ordre économique qui entraîne leur appauvrissement, avec des bouleversements sociaux et une autonomie réduite, et qui favorise la concentration des richesses dans les pays développés.[53]
Le Roi Mohammed VI a ostensiblement décrit cette perspective dans son discours de 2014 à l’Assemblée Générale de l’ONU : « … ce qui s’applique au Maroc ne doit pas être retenu comme unique paramètre pour juger de l’efficacité de tout autre modèle de développement, pas plus qu’il ne devrait y avoir de comparaison entre les États, quelle que soit la similitude des circonstances, et indépendamment de l’appartenance au même espace géographique. Par conséquent, le premier appel que Je lance du haut de cette tribune est un appel pour le respect des spécificités de chaque pays, dans son itinéraire national, et de la volonté qui est la sienne d’édifier son propre modèle de développement. Cela vaut surtout pour les pays en voie de développement qui pâtissent encore des effets de la colonisation. « Il a poursuivi : « Mais certains États occidentaux, qui n’ont demandé l’autorisation de personne pour coloniser les pays du Sud, au lieu d’apporter le soutien nécessaire aux peuples de ces pays, s’obstinent à leur imposer des conditions drastiques qui entravent leur évolution naturelle vers le progrès.[54] »
A titre d’exemple, quelles sont alors les caractéristiques de la pauvreté rurale systémique qui existe actuellement au Maroc et comment les efforts déployés par les agences américaines pour améliorer la situation ont-ils obtenu de bons résultats, en particulier depuis 2006, lorsque le traité de libre-échange entre les Etats-Unis et le Maroc a été mis en vigueur et qui a fait pencher depuis la balance commerciale en faveur des Etats-Unis ? Il n’y a pas assez d’entreprises à valeur ajoutée des matières premières, en particulier dans les communautés agricoles où se concentre essentiellement la pauvreté.[55] Sans l’ajout de traitement, de certification biologique et/ou d’une autre valeur, d’énormes revenus sont perdus et les plus-values les plus importantes sur le produit agricole marocain sont réalisées par des tierces parties, surtout en Europe. L’exportation par le Maroc de son produit brut traité ailleurs est à l’origine de la pauvreté rurale, ce qui va de pair avec le modèle du système-mondial/de la dépendance. Les défenseurs de ce modèle considèrent généralement le développement humain comme une solution bénéfique à ces problèmes communs des pays du Sud. Cela poursuit leur double objectif de procurer des avantages socio-économiques pour répondre aux besoins immédiats et en même temps entraîner des réformes structurelles et institutionnelles qui renforcent l’autonomie, ce qui diminuerait la dette étrangère croissante (source de dévaluation, d’inflation, de chômage et d’instabilité politique).
Au Maroc, parmi les obstacles majeurs qui entravent la réalisation des potentiels de marché et de valeur ajoutée, figure un besoin généralisé d’infrastructures d’irrigation, de compétences techniques, de connaissance des opportunités commerciales, de lignes de transformation des produits agricoles (des pépinières au marché) et d’associations fédérées pour promouvoir le développement durable. Selon l’Agence marocaine pour le développement agricole, 80% des 14 millions d’habitants ruraux du Royaume dépendent des revenus du secteur agricole. Les ruraux marocains comprennent 43% des 32 millions citoyens et 75% de leurs foyers gagnent moins que la moyenne nationale (FIDA, 2013). Les agriculteurs comptent principalement sur les recettes de l’orge et du maïs ; toutefois, l’augmentation de la population et la faible valeur marchande ralentissent la croissance économique. Ces denrées de base sont plantées sur plus de 70% des terres agricoles mais ne représentent que 10 à 15% du revenu agricole. Aujourd’hui, les agriculteurs sont en transition vers les cultures commerciales (surtout ds arbres fruitiers et des plantes aromatiques et médicinales) pour générer davantage de revenus. Cependant, la demande élevée de jeunes arbres les a rendus prohibitifs pour de nombreuses familles et les pépinières et les compétences nécessaires pour les maintenir ne sont pas suffisamment répandues. Le Ministère de l’Agriculture suggère que des milliards d’arbres et de plantes sont nécessaires pour dépasser les pratiques de subsistance.
Le premier projet sur cinq ans de l’entité américaine Millennium Challenge Corporation (MCC) au Maroc a pris fin en 2013. Le MCC a raté une occasion historique avec ses partenaires ministériels marocains de faire avancer considérablement le pays dans sa transition agricole. Doté d’un budget de 320 millions de dollars dans ce secteur (sur environ 600 millions de dollars au total), il semble que le MCC ait géré cette initiative en top-down. Par exemple, le MCC a acheté et planté de jeunes arbres, plutôt que de créer de nouvelles pépinières gérées par la communauté à partir de graines, ce qui aurait donn des millions d’arbres supplémentaires pour le même coût. En outre, ils ont planté quelques variétés, y compris l’olive, suscitant le mécontentement des oléiculteurs californiens qui considéraient que leur gouvernement aidait leur concurrence mondiale en mesure disproportionnée.[56] Or, si le MCC avait planté à travers le Maroc les deux douzaines ou plusieurs des variétés d’arbres fruitiers et de plantes aromatiques qui ne nécessitent pas de pesticides puis obtenu leur certification biologique, cela aurait en moyenne doublé la valeur des produits par rapport à ce que les agriculteurs marocains reçoivent actuellement. Cela aurait en outre favorisé une plus grande diversité économique et un avantage comparatif à long terme, faisant moins de pression sur le marché d’un produit particulier. Enfin, MCC s’est vu obligé de payer des gens locaux pour irriguer les arbres qu’ils ont plantés, montrant un manque sérieux d’appropriation par la communauté ; les bénéficiaires locaux se dédient bénévolement à des projets de développement lorsque ceux-ci ont été déterminés par eux par des moyens démocratiques participatifs, recevant en échange des avantages socio-économiques et environnementaux. Pour cela, leur participation doit se faire à tous les stades et à la première occasion possible. En somme, les populations locales doivent gérer leurs propres projets, de la conception à la mise en œuvre au processus d’évaluation, afin que le potentiel découlant de possibilités similaires soit exploité avec succès à l’avenir.
Les années 80 et 90 : mondialisation, relance et libre-échange
Les années 80 ont connu la montée des mouvements anti-développement nés dans le contexte des politiques de libéralisation et de privatisation imposés par le FMI et la Banque mondiale aux gouvernements des pays en développement. Le consensus partagé est que ces politiques étaient excessives dans leur austérité économique, entraînant une grande instabilité politique dans les pays émergents et continuant à avoir des conséquences financières néfastes dans les années 90.[57]
Aujourd’hui, dans une perspective de décentralisation-développement humain, le débat mondial entre les partisans de l’austérité et de la relance, portant sur la question de savoir la quelle de ces mresures peut inverser les économies en difficulté, opte en faveur des mesures de relance, les considérant comme vraisemblablement le meilleur choix (néanmoins avec une mise en garde). Dans le cadre de la relance pour le développement humain, des milliers de petits projets seraient identifiés et contrôlés au niveau local par les communautés, au lieu de projets coûteux à grande échelle moins nombreux et aux risques élevés. Les avantages se multiplient pour les communautés locales grâce à des projets rapidement mis en œuvre. En outre, un tel développement humain est bien adapté pour limiter les récessions et promouvoir la croissance de deux manières. Premièrement, la capacité de la population à s’adapter au changement augmente par le renforcement de leurs compétences en pensée pratique et critique, ainsi que leur confiance en soi.[58] Deuxièmement, la diversité économique est créée avec des risques d’investissement réduits et partagés, avec des projets aux coûts plus bas et de nouveaux partenariats (notamment les contributions de la communauté en main d’œuvre et en matériaux).[59]
L’ère de la mondialisation, qui a démarré dans les années 90, intensifie les relations multidimensionnelles à travers les frontières. Elle est alimentée par la baisse des frais de transport et des communications, la révolution technologique et la propagation de la libéralisation économique et politique. Le Printemps arabe incarne profondément les caractéristiques autonomisantes de la mondialisation : le « lien entre le mondial et le local »[60] et la « compression espace-temps »[61]. Les populations de la région sont les auteurs du changement au niveau local, tandis que les réseaux mondiaux (en partie) peuvent former et se former par les événements locaux.
Cette interdépendance entre les pays et les populations dans une situation de libre-échange de biens et services pourrait également s’avérer prometteuse et contribuer à réduire le potentiel de conflit régional et international. Ce serait surtout le cas si les traités de libre-échange entraînaient dans leur sillage d’importants investissements supplémentaires ainsi qu’un succès mesurable dans le domaine du développement humain, en particulier dans les zones rurales, en y mettant le temps nécessaire pour aborder les réformes structurelles, notamment la décentralisation, avant la suupression des barrières tarifaires. Sans tous ces facteurs, les conséquences économiques potentielles de la mondialisation, avec son niveau sans précédent d’intégration des économies nationales et de délogement des identités et des communautés vers une culture et des produits mondiaux homogènes, pourrait désarticuler et appauvrir l’intérieur du pays et concentrer la richesse dans les grandes villes.
L’ouverture précipitée des marchés mexicains au maïs américain et canadien dans le cadre de l’ALENA en est un exemple malheureux. Les retombées au niveau du prix payé aux agriculteurs, conjuguées aux coupes budgétaires « prudentes » du Mexique dans le domaine du développement rural, ont forcé 1,5 millions d’agriculteurs à quitter leurs terres dans les années 90.[62] Avec la baisse des prix mondiaux des matières premières au cours de la même période, des dizaines de milliers de petites exploitations agricoles aux Etats-Unis ont également été perdues (même si une aide au revenu était disponible), alors même que les échanges agricoles avec le Mexique étaient excédentaires.[63] Les politiques commerciales, les nouvelles technologies et les subventions des partenaires commerciaux d’exportation ont suscité des des contre-mesures de la part des agriculteurs locaux incapables de faire concurrence aux importations de céréales bon marché dans plusieurs pays, comme l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, la Colombie, l’Equateur, l’Inde, le Mexique, le Paraguay, le Pérou, les Philippines et la Corée du Sud.[64]
La leçon brutale tirée de l’expérience mexicaine dans le cadre de l’ALENA, la nécessité d’une période de transition, est incorporée dans les accords actuels de libre-échange américains avec le Maroc, la Jordanie et le Bahreïn. Toutefois, la période de transition pour traiter la répartition inégale de la charge par le biais de la création d’emplois et de la diversification de revenus ne se déroule pas au rythme espéré, surtout dans les zones rurales, ce qui ajoute un stress politique et économique, pouvant conduire à une baisse des salaires réels et de plus importants déficits de commerce. Idéalement, les accords de libre-échange devraient intégrer dans leur conception de nouvelles initiatives de développement humain nationales qui sont réellement participatives dans leur application. Faire progresser le libre-échange avec les pays industrialisés dans une région donnée,sans la construction au préalable de programmes de développement décentralisés par les gouvernements de cette région (avec l’aide internationale au développement), entrainera une augmentation prononcée des tensions sociales qui pourraient dégénérer en chaos.
Le Roi du Maroc et la mise en œuvre de la décentralisation et du développement
La passion du roi Mohammed VI pour le développement humain est claire et le modèle marocain de régionalisation innovant et très progressif. Néanmoins, leur mise en œuvre efficace, ainsi que les structures administratives nécessaires pour en tirer un bénéfice public à l’échelle nationale, est largement considérée comme insuffisante, mais rectifiable à cet égard. Cette section explique le modèle marocain de regionalisation et décrit en outre ses applications plus larges, l’intégration avec les concepts islamiques et la pertinence dans le contexte de la Palestine.
Pendant des années, avant le commencement du Printemps arabe, le roi du Maroc promouvait constamment le développement humain et un système de gouvernement décentralisé afin de répondre efficacement, directement et rapidement aux besoins de la population. Le cadre proposé par le roi pour faire avancer le développement et la démocratie repose sur le lien entre les deux processus de telle sorte que chacun se produit par le biais de l’autre et qu’ils se renforcent mutuellement. Le développement se fait ensuite à travers des procédures démocratiques localisées et la démocratie se renforce par le biais de la méthode participative de faire progresser le développement humain.
Le Roi parle souvent de cette approche intégrée de démocratie-développement durable dans ses déclarations publiques. Par exemple, une centaine de ses déclarations parues entre 2005 et 2010 dans l’agence de presse marocaine, Maghreb Arabe Presse, , comptent 105 de ces références. Il serait difficile de trouver un discours plus cinglant (devant les deux chambres du Parlement) prononcé par un chef d’Etat sur la mauvaise gestion locale (concernant Casablanca) que celui prononcé par le Roi du Maroc le 11 octobre 2013. Pas plus cinglant que son discours sur l’éducation du le 20 août de la même année.[65] Le Roi parle, avec dévouement, de l’unité entre les pays du Sud, ainsi que l’unité entre les groupes ethniques et religieux du Maroc qui sont tous énumérés dans la Constitution de 2011. Il met l’accent sur la visite de nouveaux projets locaux lors de ses voyages à travers le pays. Son lancement de l’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH) en 2005 est venue dynamiser une vision autonome, durable et progressive du développement humain. Malgré ses lacunes, analysées ci-après, l’INDH a inspiré l’action de la société civile, le soutien et la flexibilité du secteur public et représente le précurseur nécessaire de la décentralisation, comme nous le verrons ci-dessous.
Depuis son accession, le Roi du Maroc a veillé à la formalisation de ses idées progressistes en matière de développement durable, démocratie participative, réconciliation politique nationale, décentralisation, société civile, égalité des sexes, partenariat Sud-Sud et diversité ethnique-culturelle-religieuse, entre autres. Le Roi a sans doute gagné les cœurs et les esprits du public marocain, des années de dévouement constant au développement populaire et à l’autonomisation engendrant la confiance du public. Le lancement du Dialogue stratégique entre les Etats-Unis et le Maroc reflète son engagement ferme envers le développement et les réformes démocratiques.
Cependant, avec des cadres juridiques institutionnels en place, tout repose encore sur la livraison effective : les communautés locales se réunissent-elles pour lancer des initiatives qui leur permettent d’améliorer leur niveau de vie ? Au Maroc, la réalité demeure que la mise en œuvre du développement humain et des résultats tangibles sont bien loin des besoins et des attentes essentiels du public. Dans l’ensemble, un pourcentage trop élevé de la population estime que l’exécution du plan participatif n’est à la hauteur ni de la promesse ni du grand potentiel de réussite.
Traditionnellement, on peut parler des quatre voies générales à la décentralisation : la dévolution, la déconcentration, la délégation et la privatisation. En principe, la feuille de route du Roi Mohammed VI pour la décentralisation conjugue les trois premières de ces approches organisationnelles qui ont été appliquées dans des cas de part le monde entier.[66] Tout d’abord, le plan du Roi implique la dévolution, à savoir le renforcement de capacités nécessaire au gouvernement infranational, à la manière du Ghana, de la Côte d’Ivoire et du Brésil.[67] Deuxièmement, la feuille de route intègre la déconcentration et le travail collaboratif par les administrations infranationales, les groupes civils et communautaires pour le développement, avec un soutien continu au niveau central (financier et technique, par exemple), comme en Inde et au Sri Lanka.[68] Il y ensuite la délégation, ou la méthode participative, telle qu’appliquée en Tanzanie,[69] où, comme le monarque du Maroc le décrit, « les citoyens sont le moteur et l’objectif ultime de toutes les initiatives. »[70] Le roi a souligné la condition essentielle du projet de décentralisation, à savoir « les fonds publics nécessaires. »[71]
La conjugaison de ces trois voies de décentralisation crée un système public social où les acteurs multisectoriels nationaux et infranationaux travaillent en partenariat (par le biais de la déconcentration et la déconcentration) pour soutenir le développement impulsé par la communauté (délégation). Cela créerait en théorie un système et un environnement très favorables à la promotion du développement humain durable. C’est la réforme et l’élaboration de politiques et de programmes publics qui doivent suivre dans tous les secteurs de service humain. En outre, la mise en œuvre et l’évolution du fonctionnement du système décentralisé se sont avérés être des obstacles pour le Maroc et son gouvernement national, mais qui pourraient être surmontés par des formations expérientielles spécialisées.
Les élections marocaines de 2011 ont vu la montée du parti islamiste modéré, le Parti de la Justice et du Développement (PJD). Le PJD a, ou avait, la possibilité d’intégrer la décentralisation dans l’administration publique, condition sine qua nonpour que le développement humain prenne racine dans le royaume. Ce serait tout à fait approprié étant donné que les concepts islamique, notamment shura, ummah,baya et tawhidi, entre autres incarnent les idées de la décentralisation pour le développement humain.[72] Ensemble, ces concepts forment un système de gouvernance locale et font partie d’un cadre musulman mondial qui favorise la justice sociale, la responsabilisation des dirigeants et l’autonomisation des populations. Cet exemple illustre le grand attrait des entreprises sociales gérées par les bénéficiaires, un modèle qui existe précisément parce que ses concepts fondamentaux se reflètent dans diverses traditions philosophiques et spirituelles.
Avant son ascension au pouvoir politique, le Hamas était connu pour sa gestion décentralisée des prestations de services à la population. L’approche du Plan Fayyad en Cisjordanie incarnait les composantes du développement humain décentralisé en vue d’établir l’autonomie politique et économique en augmentant le contrôle local. Les dispositions organisationnelles décentralisées pour le développement humain sont une composante indispensable de la libération de la dépendance internationale[73] et pourraient désormais représenter une caractéristique structurelle critique dans un gouvernement palestinien d’union. L’autonomie par la décentralisation et le développement pourrait permettre aux Palestiniens de se dissocier de la domination économique et politique, des fluctuations des prix et du contrôle externe, ainsi que de promouvoir leur autonomie. Les autorités palestiniennes pourraient trouver un terrain commun dans le processus de formation d’un gouvernement fédéraliste-décentralisé pour permettre ce qui a déjà été prouvé par leurs actions d’être au cœur de leur identité, à savoir répondre aux besoins humains par l’action et la gestion locales.
La mise en œuvre de la décentralisation au Maroc : problèmes et réformes
Ayant établi le développement humain comme objectif principal, passons maintenant aux questions pratiques. Quels sont certains des choix et des difficultés fondamentaux que le Maroc affronte dans la mise en œuvre de ses programmes nationaux et chartes et comment devraient-on les traiter ?
Tout d’abord, la décentralisation de la gestion et des capacités de développement devrait se dérouler à l’échelon le plus bas possible afin d’engager efficacement et directement les personnes et les communautés locales dans la planification de projets qu’ils estiment être les plus importants. L’amendement de la Charte nationale communale de 2010 a ouvert la voie au niveau communal (municipal) à la planification du développement humain. La Charte exige des conseils communaux d’élaborer des plans de développement communaux formulés à travers la participation du peuple. Ces plans pluriannuels réalisés sont envoyés aux ministères de l’Intérieur et des Finances en vue d’obtenir un financement.
Les communes marocaines sont-elles prêtes, cependant, à assumer cette responsabilité de déterminer (avec leurs citoyens) les projets de développement les plus nécessaires et les plus viables ? Un gouverneur de la région de Marrakech m’a raconté qu’après la mise à disposition de 58.000 $ de financement au profit d’un certain nombre de communes pour la création de plans de développement communaux participatif, ces derniers, une fois soumis, se sont révélés être identiques en priorités et en contenu. Dans l’approche participative, il n’y a pas de modèle, pas de façon unique pour le déroulement du développement, en raison d’une gamme de permutations de plusieurs facteurs économiques, sociaux et environnementaux. Il serait donc impossible que tous les villages de ces communes de la province aient classé les mêmes projets de développement exactement de la même façon. Il est clair donc que les membres du conseil communal et de la collectivité n’aient pas suivi la formation nécessaire pour faciliter le dialogue communautaire efficace en vue de la création de plans d’action de projet. Malheureusement, cela ne semble pas être un cas isolé, alors même que le Maroc a des cadres juridiques pour le développement décentralisé, les populations en général n’ont ni la formation ni les connaissances nécessaires pour tirer pleinement parti de cette énorme opportunité.
Quel est donc le remède ? Les villages et les quartiers ont besoin de tiers facilitateurs du dialogue en groupe, qui appliquent les méthodes de planification participative aux évaluations communautaires et à l’obtention du consensus. En effet, la quantité et la durabilité des projets locaux de développement humain reflètent largement la mesure dans laquelle les facilitateurs sont ainsi impliqués. Les facilitateurs peuvent être des enseignants, des membres d’organisations de société civile, des élus locaux, des agents publics de vulgarisation, des étudiants universitaires, des représentants de sociétés socialement responsables, des chefs religieux ou des travailleurs de développement, potentiellement tout citoyen en mesure d’interagir avec les communautés locales et qui est accepté par ces dernières dans ce rôle. Les administrations et les organismes concernés doivent former leurs travailleurs au niveau communautaire à la facilitation participative par le biais de « l’apprentissage par la pratique » sur le terrain afin de catalyser et d’aider les processus de développement local. Cette pédagogie de l’apprentissage expérientiel est non seulement la plus efficace pour renforcer les compétences nécessaires, mais donne place aussi à l’identification et à la création de projets de développement par les communautés, vu que cette formation se déroule dans des contextes réels. Au Maroc, il y a une pénurie de formateurs participatifs et trop peu de programmes, bien que la nécessité des deux soit largement reconnue. Le royaume est en train d’élargir de manière significative ses investissements dans la jeunesse, notamment par la formation dans les centres de jeunes, les universités et les écoles supérieures, et commencer à intégrer la facilitation participative du développement créerait de nombreuses occasions pour les jeunes eux-mêmes et pour leur environnement.
Le défi posé par le développement humain participatif au niveau des provinces et des Etats est de catalyser des réunions communautaires à travers les villages et les quartiers puis d’établir les projets déterminés par les communautés au cours de ce processus, auxquels elles contribuent en nature, notamment en main d’œuvre. En règle générale, les communautés ne se réunissent pas de façon spontanée pour planifier des projets de manière participative ; il faut plutôt un catalyseur de processus inclusif, qui agit également pour aider à maintenir l’élan de développement, en particulier pendant les premières étapes au fur et à mesure que les partenariats sont identifiés et renforcés. Dans un sens, les facilitateurs sont des organisateurs communautaires et à ce titre leur fonction a auparavant eu plusieurs noms. Dans ce contexte communal, la fonction des facilitateurs consiste à organiser des réunions où toutes les voix peuvent se faire entendre, à gérer des intérêts concurrents et des conflits, àanalyser les facteurs qui touchent les projets, à comprendre les relations de pouvoir et les besoins des pauvres, à instaurer la confiance et l’autonomie, à former des partenariats, à informer les communautés, en tant que bénéficiaires, sur les ressources gouvernementales ou autres ressources disponibles et servent généralement de liaison entre les personnes et les institutions.
Aujourd’hui, à l’échelle nationale, nous observons un besoin et désir de formation expérientielle du développement participatif, qui s’imposent dorénavant dans le cadre des initiatives nationales de croissance. Le Ministère marocain de l’Intérieur doit continuer à soutenir les programmes existants de formation de développement pour les femmes élues aux conseils communaux et àles élargir pour inclure tous les membres du conseil. Les femmes élues localement sont confrontées à des défis dans le cadre des conseils traditionnellement dominés par les hommes et des réseaux de soutien professionnel sont nécessaires et importants pour les aider à être efficace. Les ministères de services humains (agriculture, santé, éducation, etc.) doivent fournir le même genre de formation à leurs agentsau sein des communautés. La Fondation nationale pour la Démocratie et l’Initiative de Partenariat au Moyen-Orient, entre autres, ont contribué à la création de tels programmes dans certaines régions.
L’Initiative nationale pour le développement humain (INDH), qui est gérée au niveau provincial, a créé le cadre idéal pour des projets qui reflètent les idées des populations ainsi que pour la formation nécessaire aux communautés locales afin de déterminer les projets sont prioritaires. En outre, le processus de décentralisation marocain et l’INDH sont synergiques et se renforcent mutuellement. L’INDH pourrait contribuer à la création de nouveaux partenariats et de structures de régionalisation à travers le financement de formations et de projets, éléments de base d’une administration décentralisée. Ce type de mise en œuvre de projets créerait les voies, les partenariats et les dispositions institutionnels inhérents aux systèmes décentralisés
En termes de planification, il était logique que l’INDH (2005) précède la décentralisation (2008). Cependant, l’INDH avait besoin d’être plus efficace en vue de jeter davantage de bases, encore nécessaires, de la décentralisation équitable et génératrice de prospérité. Généralement, l’INDH n’accepte les propositions qu’une fois par an, à différentes dates (et dans des délais très courts) et le format des demandes de subvention demeurent complexes et inaccessibles à la plupart des citoyens (dans un pays où les taux d’analphabétisme en milieu rural sont plus des deux tiers). Cela fait que la majorité des communautés qui ont planifié des projets ne bénéficient encore pas de l’INDH. Le Roi et l’Observatoire de l’INDH ont eux-mêmes déclaré que les niveaux de participation de la communauté dans la planification et la gestion des projets de l’INDH sont loin d’être satisfaisants. Ainsi l’INDH s’est dotée du même caractère que le système de gouvernement très centralisé qui la met en œuvre.
Le grand défi du Roi du Maroc est de guider la transition vers la décentralisation, en tant qu’intermédiaire entre les secteurs et les institutions sociales et entre les niveaux administratifs centraux, régionaux et provinciaux, de sorte que des relations nouvelles et productives soient formées. Selon toute probabilité, ce serait une erreur que de permettre au gouvernement de décentraliser tout seul, compte tenu de l’état d’esprit et du modus operandi centraux bureaucratiques qui peuvent requérir la facilitation externe pour établir des partenariats horizontaux et verticaux multisectoriels et servir de médiateur dans le processus de décentralisation.
Par conséquent, cet auteur recommande la création d’une nouvelle agence de décentralisation dans le cadre du cabinet royal. Un tel acte institutionnaliserait ce rôle nécessaire et allouerait un délai défini, étant donné que le système décentralisé doit devenir autonome dans un court délai. L’avenir du Maroc, et sans doute de toutes les nations du Printemps arabe, dépend de la décentralisation pourque le développement humain puisse être couronné de succès.
Le Sahara occidental (marocain)
Même en tenant compte du respect et de la reconnaissance des expériences très difficiles endurées par les parties au conflit du Sahara occidental et par les personnes affectées, et en reconnaissance absolue de l’expression d’identité de toutes les parties, il existe une réalité incontournable : le Maroc ne renoncerait en aucun cas à sa souveraineté sur cette région. Avec énormément d’investissement au niveau de l’identité nationale marocaine, c’est aujourd’hui une question existentielle pour le Maroc.
Ce conflit de près d’une quarantaine années a empêché le bloc régional des nations du Maghreb d’établir des partenariats de grande envergure nécessaires à la sécurité et à l’excellence économique dans un monde globalisé. Les défis régionaux communs impliquant la migration, l’environnement et la sécurité ne sont pas traités comme il se doit et les possibilités de croissance de l’agriculture qui pourraient transformer les sociétés par le réinvestissement dans les communautés, ainsi que d’autres grandes initiatives de développement humain, restent latents. Il y a une ironie dans le fait que le Roi du Maroc, qui est intellectuellement et émotionnellement en faveur du régionalisme, et en particulier de l’Union arabo-africaine qui a été le sujet de son mémoire, verrait cette aspiration rendue irréalisable en raison du conflit entourant le Sahara, la région aussi sacrée au Maroc que le concept même de souveraineté. Au fil des ans, diverses analyses ont tenté de tirer des similarités entre le conflit du Sahara et le sort du peuple palestinien et le conflit avec Israël. Le dénominateur commun dans les deux situations est une acceptation que la réalisation de la paix nécessite, au moins, la réalisation des aspirations nationales minimales de toutes les parties à un conflit donné. Ainsi, au Moyen-Orient il ne peut y avoir de paix sans un état palestinien ; comme ne peut-il y avoir de paix sans la réalisation des besoins légitimes de sécurité d’Israël. Au Sahara, si le Front Polisario cherche l’indépendance complète, du point de vue marocain, il est tout à fait inimaginable que le Royaume renonce à ce territoire.
Dans un effort déployé pour résoudre le conflit du Sahara occidental, les parties centrales, le Maroc et le Polisario, sont en discussion sous les auspices des Nations Unies.[74] Le Maroc a catalysé les négociations avec sa proposition de réconciliation, livrés au Conseil de sécurité des Nations Unies, visant à créer une autonomie renforcée du Sahara sous souveraineté marocaine. Le Maroc s’est engagé à la fois dans la décentralisation avancée (citée par le Roi comme régionalisation) et le développement humain adoptant l’approche participative qui seraient appliqués au profit des habitants de la région. Cela a reçu un haut niveau d’intérêt international et est considéré comme viable, notamment par les États-Unis.
Un autre parallèle entre cette situation et celle du Moyen-Orient, plus précisément le conflit israélo-égyptien au début des années 70, est que les deux parties sont en position de force. C’est justement ce facteur et son utilisation correcte lors des négociations qui ont abouti à l’accord de paix de Camp David entre l’Egypte et Israël en 1979.
La résolution de ce conflit est une nécessité régionale et internationale. Le maintien du statu quo n’est dans l’intérêt d’aucune des parties au cœur de la question. Le Maroc pourrait en théorie poursuivre seul son plan d’autonomie pour la région et devrait le faire, s’il continue à constater que ses ouvertures pour la paix restent non opératoires pour l’autre partie. Cependant, le faire sans réconciliation serait inutile pour le Maroc de la perspective internationale ainsi que très nuisible au Front Polisario.
Cette situation a créé la possibilité de pousser les limites de ce que signifie l’autonomie du Sahara sous souveraineté marocaine. On ne peut pas s’empêcher de se demander si, en mettant de côté « l’étiquette » de l’indépendance pour le moment en se concentrant plutôt sur la définition des conditions pratiques recherchées, leurs conditions fondamentales pour parvenir à la paix pourraient être remplies dans cet arrangement. Suite à l




